Auteur Sujet: Top 30 musical de Shtamane version 2015!  (Lu 19886 fois)

Shtamane

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Re : Top 30 musical de Shtamane version 2015!
« Réponse #120 le: 16 novembre 2015 à 13:52 »
#1 Scott Walker - Scott 4



Scott Walker, 1963, pop idol avec les Walker Brothers. Beau brummel à la voix d’or qui a ses propres émissions spéciales à la BBC où il fredonne des vieux standards de musique pop et country pour le plaisir des matantes.

Scott Walker, 2015. Génie de l’avant-garde qui aligne les albums toujours  plus ténébreux et torturés, remplis de hurlements d’ânes, de tapochements de quartiers de viandes et même de drone metal de ses potes de Sunn 0))).

Comment diable une telle métamorphose a-t-elle pu se produire entre les deux? Que s’est-il passé?

Un tas de chose, mais surtout, une série de 4 albums pop éponymes parmi les plus mémorables des années soixante, sortis en à peine 2 ans, dont le culminement est Scott 4, sorti en 1969, à mon avis l’album pop le plus accompli de tout les temps.

Scott 4 est une sorte de subterfuge. À la première écoute, il s’agit d’un simple album de pop symphonique fortement influencé par la musique country. Un album, de surcroit, écrit par un homme qui a alors passé la majeure partie de sa carrière à faire des covers de standards pop innoffensifs pour le grand public. Bref, un album typique de Scott Walker de 1963 Mais au fil des réécoutes, on réalise que chacune des chansons de cet album est un tour de force de composition et d’interprétation. Et puis finalement, le suberfuge se lève et on réalise que Scott Walker nous a entraîné dans un monde beaucoup plus tordu et surréaliste qu’on imaginait. Un monde à mon avis qui se rapproche bien plus qu’on le pense du Scott de 2015.

Au coeur de Scott 4, sans laquelle cet album ne serait rien: la voix unique de son interprète. Une voix romantique, chaude, assurée mais qui transporte une telle émotivité à l’état pur, une telle fragilité. Puis, derrière cette voix à fleur de peau, des textes absolument incroyables. Jamais avait-on vu un album pop plonger dans des référents textuels si variés:  Jacques Brel,  le surréalisme, mais aussi de plus tordu. Et le pire, c’est qu’il est facile de se laisser berner par ces textes, de se laisser charmer mais la voix doucereuse de Scott d’en oublier l’aspect. Par exemple, l’écoute innatentive de “Duchess” nous fait d’abord entrevoir une magnifique ballade d’amour country. Puis, plus on réécoute, plus on réalise la perversité masquée derrière la poésie. je ne vous en dis pas plus.

Et derrière ces mots, une musique qui prend comme base les influences principales dans l’univers de Walker: la pop américaine, la country music, Jacques Brel encore… et qui les emmène à des sommets de perfection inimaginables. Les arrangements pop de cordes étaient monnaie courante dans la pop à cette époque, et le rock leur avait déjà tourné le dos. Mais Walker, sur ses 3 (magnifiques) albums précédents mais surtout sur celui-ci, les a élevés à un autre niveau. Il faut écouter Boy Child pour comprendre. Sur cette sorte de berceuse sortie tout droit d’une nuit de Van Gogh, les cordes délaissent complètement la mélodie et deviennent une sorte de vague sonore dissonante qui valsent comme le faisait le ciel que voyait le peintre de la fenêtre de sa chambre d’asile. Troublant, étrange, mais d’une beauté divine.

Et la country, la country. Il y quelques année jamais je n’aurais pu croire qu’un album country serait mon préféré, mais nous y sommes aujourd’hui. N’est-ce pas la preuve du pouvoir immense de cet album? L’influence country est partout, parfois subtile, parfois au premier plan, comme dans les trois magnifique chansons qui closent l’album. Ouais, la country évoque des images de chanteurs dans des accoutrements ridicules, de festivals quétaines et de danses carrées. Mais c’est Scott Walker qui m’a fait réaliser le vrai visage de cette musique, celui qu’on a presque oublié: c’est une musique d’écorchés, qui met le coeur à nu avec une économie des notes qui confère à chacune d’elle un poids énorme. C’est à mon avis l’ingrédient musical clé du génie de cet album.

Et finalement, Scott 4, c’est sa pièce d’ouverture, The Seventh Seal, ma chanson préféré de tous les temps, chef-d’oeuvre absolu de pop surréaliste. Basée sur un film classique de Bergman, la chanson est une sorte de narratif musical en 9 couplets qui gonflent en puissance et en complexité les un après les autres avec en arrière plan une rythmique de basse et de tambourin toujours plus galopante. Les protagonistes sont un chevalier écorché par la vie, représenté par un ensemble de cordes épiques, et la Mort, incarnée dans des choeurs masculins discordants et très morbides. Les deux personnages s’affrontent aux échecs dans les paroles mais surtout, musicalement, dans un dialogue entre les choeurs et les cordes. Cette chanson est construite comme un film, cette chanson EST un film. On se croirait dans le plus grandiose western-spaghetti. Intemporel.

Malheureusement, ce n’est pas seulement la tangente musicale de cet album qui allait profondément changer la carrière de Scott Walker, mais aussi son échec commercial éclatant. Il avait investi tout ce qu’il était dans cet album, son premier composé entièrement de son propre matériel, abandonnant même son pseudonyme pour le signer sous son véritable nom, Noel Scott Engel. Son insuccès causera chez lui une longue dépression marquée par une série d’album médiocres de covers bonbons. Ce n’est qu’en 1984 qu’il retrouvera le courage de sortir un album solo, le superbe Climate of Hunter, qui allait être le premier pas vers le côté obscur de la musique qu’il allait explorer avec Tilt (voir le top de Salade), The Drift et Bish Bosh. La discographie de Scott Walker est peut-être la plus puissante et étonnante du monde anglo-saxon, elle mérite une exploration de long en large. Scott 4 en est la pierre d’assise et c’est sans hésiter que je lui offre mon #1 personnel.
« Modifié: 16 novembre 2015 à 14:36 par Shtamane »

Salade dendives

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Re : Top 30 musical de Shtamane version 2015!
« Réponse #121 le: 6 décembre 2015 à 14:44 »
Ouais... y'a pas à dire. Scott 4, c'est un album qui a LA CLASSE (et oui, les lettres majuscules sont nécessaires dans ce cas-ci). Celui là se retrouve en 2ème position de mon Top Scotty (bien que Bish Bosh est VRAIMENT pas loin derrière, bruits de flatulences compris).

Scott 4 est le parachèvement luxuriant et lumineux de tout ce que notre homme avait entrepris avec sa tétralogie pop-baroque... et en même temps, on commence à apercevoir un début de fissure dans le miroir du jeune Walker... Cette fissure qui donne sur un ailleurs innommable, où les cauchemars enfouis au plus profonds de sa psyché vont grandir au fil des décennies suivantes pour hanter sublimement ses albums de vieillesse.

Sinon, pour moi, l'influence country a toujours été pour moi très subtile dans c't'album. C'est un des éléments du décorum sonore sublissime, avec aussi une très forte influence Morricone-esque (cet aspect "western spaghetti" que tu as si bien nommé), chanson française orchestrale (Brel, Ferré), sunshine pop (bien qu'ici, on parle plus de mostly cloudy pop), chamber pop, etc... Mais toutes ces influences s'amalgament à perfection pour donner un habillage sonore résolument unique. En pluche, la PROD de cet album (de toute la tétralogie en fait!) BUTE tellement ! C'est digne des plus grands crus des Garçons de la Playa.

Pour finir, le seul reproche (mais il est léger) que je pourrais faire au disque, c'est qu'il nous balance sa chanson la plus ultime à la gueule dès le début... Alors que The Seventh Seal aurait, selon moi, dû clore l'album majestueusement (un peu comme le "Solea" de Miles sur "Sketches of Spain", "A Day in the Life" des Beatles sur le Sergent Poivre, ou "In the court of the Crimson King" sur l'album éponyme du Roi).

Pour revenir sur le country, il y a des choses grandioses dans ce style... moi aussi, ça m'a pris beaucoup de temps avant de passer outre mes préjugés... J'ai commencé avec la vieille garde (Cash, Hank Williams), avant de m'en prendre plein la poire avec Lee Hazlewood (le Scott Walker d'la country si j'ose m'exprimer ainsi)... puis j'ai découvert la alt-country des années 90 (Uncle Tupelo, les vieux Wilco, Bonnie Prince Billy/Palace Brothers/Wild Oldham, Lucinda Williams, Cowboy Junkies, Smog, les Jayhawks, etc..), puis en creusant plus loin, je suis tombé sur un de mes genres préférés : la GOTHIC-country (16 Horsepower, Woven Hand, Munly).... Ma dernière découverte, c'est la scène dite "progressive country" du début des années 70... beaucoup de très belles choses :)

Salade dendives

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Re : Top 30 musical de Shtamane version 2015!
« Réponse #122 le: 9 décembre 2015 à 00:08 »
Autre message pour te remercier à mon tour Shtamane de nous avoir entraîné dans ce voyage fascinant à travers ton univers sonore ! Ta liste est proprement bluffante. Et tes mots posés sur ces notes mystiques me laissent pantois.

Mon numéro un ne devrait pas tarder... J'ai (je l'avoue) bien de la difficulté à verbaliser le tout présentement (en attendant, j'y vais de manière plus primaire avec mon top RASSSSLIN, mais nulle inquiétude à avoir, je vais finir ce Top Musique avant l'autre !). On veut toujours rendre justice à ce qu'on aime. Je trouverai les mots, les laissant venir petit à petit... Bien hâte de partager cela avec toi et tous les autres :)

Le Genius

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Re : Re : Top 30 musical de Shtamane version 2015!
« Réponse #123 le: 1 novembre 2016 à 19:29 »
#13 Alain Bashung - L’imprudence



“Laisse venir l’imprudence”, nous dis Alain Bashung sur cet album.

Alors laisse venir l’imprudence, cher lecteur, et plonge-toi dans l’abîme sèche et désolante de cet album. Perds toi dans ce désert musical où chacun de tes pas se perd en écho vers l’horizon infini. Un crépuscule éternel y règne, et les seuls pélerins que tu rencontras auront le visage caché dans leurs mains. Tu tomberas peut-être sur un village abandonné, aux vitrines salies par le vent poussiéreux qui règne en permanence, aux portes qui claquent comme des gueules voulant t’avaler. Dans cette étendue sans fin s’élèvent, telles les cornes noires d’une créature enfouie, des tours machinales dont le grondement sourd t’attire telle une sirène. Sur ces tours d’innombrables cheminées émettent une substance d’ébène qui n’est rien d’autre que la résignation des êtres qui s’y sont oubliés.

Laisse venir l’imprudence, et peut-être oseras tu tendre la main. Seras-tu comme tous ces gens aspiré dans la machine ou toi, auras tu la force de bloquer les engrenages qui tournent sans fin? Deviendras tu un autre fantôme ou te feras tu surhumain?

Laisse venir l’imprudence, cher lecteur, et plonge toi dans cet album grandiose. Tu y rencontreras la ville où tu dors, tu y rencontreras la foule anonyme, tu t’y rencontreras toi-même. Et jamais si tu te perds, tends l’oreille. Tu entendras peut-être le vieux Bashung en train de joyeusement égrener les notes sur son harmonica, à l’endroit même où le soleil commence à se lever.

J'ai acheté cet album sur iTunes ...

ll n'est pas très attirant au premier abord, ni au second d'ailleurs. C'est genre d'album dont je m'impose l'écoute, puis je laisse décanter ... quand j'ai envie de le réécouter, parfois 3 ou 4 ans après, j'adore. Donc pour le moment, ça décante, doucement ...